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7 janvier 2007 7 07 /01 /janvier /2007 22:01

Bon, je sens qu'il faut que j'intervienne encore.

De quoi causait-on la dernière fois ? Ah oui, des éléphants droitiers et des éléphants gauchers.

Bon, alors j'embraye. Les éléphants, la droite et la gauche, ça vous évoque la politique, pas vrai ?

Eh bien je vais donc vous entretenir de la droite et de la gauche.

 

Mais d'abord, d'où ça vient, cette habitude de désigner les courants conservateurs ou inégalitaristes par "la droite" et les courants progressistes ou égalitaristes par "la gauche" ?

 

OK, vous n'êtes pas nés de la dernière pluie, vous savez que la distinction droite-gauche remonte aux débuts de la Révolution française, et se réfère à la disposition des députés dans la salle de l'Assemblée. Cette distinction est restée en France, puis s'est étendue aux autres pays d'Europe et aux Etazunis.

 

On a même coutume de se référer à une date précise, le 28 août 1789, depuis l'ouvrage de PBJ Buchez et PC Roux "L'histoire parlementaire de la révolution" (40 volumes publiés de 1834 à 1840), première compilation des débats parlementaires, d'articles de journaux et de débats de clubs révolutionnaires, assortie de commentaires).

 

Les auteurs mentionnent la séance du 28 août 1789, avec un débat sur la Constitution, et notamment sur les principes du gouvernement monarchique, et donc sur les prérogatives accordées au roi, en particulier son droit de veto absolu sur les décisions des députés.

Et ils concluent ( http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k288684 , p 349 ) :

 

" Ce fut à la suite de cette séance que l'assemblée se sépara définitivement en côté gauche et côté droit. Tous les partisans du veto allèrent s'asseoir à la gauche du président; tous les antagonistes se groupèrent dans la partie opposée. Cette séparation rendait plus facile le calcul des voix dans le vote par assis et levé, qui avait été conservé.

Depuis longtemps déjà, et des avant la réunion des ordres, l'extrême gauche et l'extrême droite étaient devenues le point de réunion des députés les plus ardents dans les opinions alors opposées. Chaque groupe avait été en augmentant en nombre, au fur et à mesure que les discussions devenaient plus irritantes. Les habitués des bancs de droite appelaient le côté gauche coin du Palais Royal; non pas, ainsi qu'on l'a dit plus tard, parce qu'il était composé des partisans d'Orléans, mais parce qu'ils agissaient dans l'opinion des motionnaires du Palais Royal : ce surnom lui était donné à titre d'injure. On désignait les motions de ses membres sous le nom d'arrêtés bretons. Mais la majorité des représentants ne se classa complètement dans l'une des deux divisions qu'après la séance dont nous venons de parler."

 

Quelques commentaires pour mieux comprendre :

 

D'abord, il faut se souvenir que, durant ce long foutoir que fut la Révolution Française, et à laquelle l'Histoire a donné par la suite un ordre et un sens pour l'édification du citoyen, le Roi n'a pas été retiré de la circulation à la date mythique du 14 juillet 1789, mais 3 ans plus tard en août 1792.

 

Le point de vue de Buchez et Roux est nuancé : ils disent que cette séance n'a fait que confirmer une répartition qui existait déjà dès le temps des Etats Généraux. Dans le même sens, Edna Hindie-Lemay cite dans "La vie quotidienne des députés aux États généraux" (1989)  le Journal du député Pierre-Paul Nairac qui écrivait dès le 8 mai 1789 : "On a cru parvenir à une solution quelconque en invitant l'Assemblée de se partager en sorte que ceux qui seraient de l'avis de Malouet [monarchien] passeraient à droite, et ceux qui préféreraient la motion de Mirabeau [patriote] se rangeraient à gauche".

 

La "réunion des ordres" se réfère probablement à la réunion des 3 ordres en une Assemblée Nationale unique à partir du 27 juin 1789, le roi se pliant devant le  fait accompli. Les 3 ordres de la société de l'Ancien Régime, noblesse, clergé et tiers état, siègeaient jusqu'alors sur convocation du roi dans le cadre des Etats Généraux depuis le 5 mai 1789. Le 17 juin, les députés du Tiers état, constatant avec Sieyès qu'ils représentaient 96% de la nation, votaient la transformation des Etats Généraux en Assemblée nationale. Dans les jours qui suivaient, un certain nombre de députés du bas clergé et de nobles libéraux s'étaient déjà ralliés à l'Assemblée Nationale.

 

Le "Palais Royal" fait référence au duc d'Orléans. C'était la demeure de la branche des Orléans depuis que Philippe de France, le frère de Louis XIV, l'avait reçu en apanage.

Louis Philippe Joseph d'Orléans avait de longue date marqué sa dissidence vis à vis de la monarchie en place, notamment après qu'il soit devenu duc d'Orléans après la mort de son père en 1785. Il s'était montré favorable aux Tiers état et s'y était rallié au sein de l'Assemblée Nationale peu après sa proclamation.

Le duc d'Orléans passait pour le protecteur plus ou moins occulte des opposants au roi, des "patriotes", voire des agitateurs et des factieux.

Notons par parenthèse que Buchez et Roux écrivirent leur ouvrage durant la Monarchie de Juillet, sous Louis-Philippe 1er, fils justement de Louis Philippe Joseph d'Orléans, porté au pouvoir entre les barricades de 1830 et celles de 1848.

 

Pourtant, les "orléanistes" sont restés dans la mémoire française comme un courant monarchiste, donc conservateur (par rapport aux républicains). C'était une des branches de la monarchie (opposée à l'autre branche principale, les "légitimistes").

Et d'une façon plus générale, la droite "orléaniste" est considérée depuis l'ouvrage de l'historien politologue René Rémond "La Droite en France de 1815 à nos jours" (1954) comme l'une des trois composantes de la droite en France (à savoir une composante libérale, à côté de la droite "légitimiste", réactionnaire, dont l'auteur reconnait dans un ouvrage de 2005 qu'elle n'existe plus que comme vestige, et de la droite "bonapartiste", autoritaire).

Mais bon, l'Histoire vous juge selon le contexte progressiste un jour, et réactionnaire le lendemain.

 

Les jardins du Palais Royal, ouverts au public depuis l'époque du père de Louis Philippe Joseph d'Orléans, et où la police royale n'avait pas autorité, étaient devenus un club révolutionnaire, un forum où les idées subversives avaient droit de cité.

 

Les "motionnaires du Palais Royal" désignaient donc sous la plume de Buchez et Roux les députés qui proposaient des résolutions contre le pouvoir royal.

 

Les "arrêtés bretons" font probablement référence aux députés bretons, réputés les mieux organisés pour défendre le Tiers état contre le pouvoir aristocratique (et que les légitimistes disaient naturellement en cheville avec le duc d'Orléans). Les députés bretons se réunissaient dès les Etats Généraux en un "club breton", dans un café de Versailles, pour débattre à l'avance les sujets qui devaient être traités en séance. Comme quoi la légende de la Bretagne, fief des réactionnaires, hein !...

 

 

Maintenant, puisque nous sommes avec la "droite" et la "gauche" dans la désignation topographique, précisons dans quels lieux nous nous trouvions, car les députés ne siégeaient pas encore au Palais Bourbon.

 

L'Assemblée nationale constituante a d'abord siégé là où siégeaient les Etats Généraux, à savoir dans la salle de l'Hôtel des Menus Plaisirs (c'est-y pas mimi ?) de Versailles. Elle avait été aménagée en amphithéatre avec banquettes disposée en gradins à partir de fin juillet 1789.

C'est donc là que se prirent au début les habitudes de se disposer à droite ou à gauche.

 

En octobre 1789, après que le Roi ait été ramené de Versailles à Paris, au Palais des Tuileries, l'Assemblée le suivit, et tint séance à partir de novembre dans la salle du Manège des Tuileries. Les mêmes habitudes de disposition topographique s'y reprirent.

C'est dans cette salle du Manège que siégèrent de 1789 à 1793 trois assemblées révolutionnaires : la Constituante (novembre 1789-septembre 1791), la Législative (1791-1792) et la Convention (de septembre 1792 jusqu'au 9 mai 1793).

 

Puis, le 10 mai 1793, les 750 membres de la Convention s'installèrent à la salle des Machines du théatre des Tuileries, dont les banquettes étaient disposées en demi-cercles concentriques, inaugurant ainsi l'hémicycle.

 

Puis, en septembre 1795, la Convention thermidorienne adopta la Constitution de l'an III, qui allait mettre en place le Directoire, et qui instaurait le bicamérisme (dont nous héritons encore malheureusement aujourd'hui avec l'inutile Sénat). Le pouvoir législatif se retrouvait partagé entre un Conseil des Cinq-Cents (les députés) et un Conseil des Anciens (l'ancêtre du Sénat).

Les Cinq-Cents retournèrent à la salle du Manège en octobre 1795, au début du Directoire, en attendant qu'on leur aménage le Palais Bourbon, le siège de l'Assemblée que nous connaissons de nos jours.

C'est le 21 janvier 1798 que les députés des Cinq-Cents tinrent leur première séance au Palais Bourbon, dans une salle aménagée en hémicycle, mais qui n'est pas celle que nous connaissons actuellement : elle sera détruite sous la Restauration. Et de toute façon, le 18 brumaire an VIII  (9 novembre 1799), un sinistre personnage curieusement resté populaire en France du nom de Bonaparte allait mettre fin à la démocratie parlementaire.

 

Ce n'est qu'entre 1828 et 1832 que des travaux de transformation du Palais Bourbon aboutirent à l'actuelle salle en hémicycle que nous connaissons, inaugurée en novembre 1832, sous la Monarchie de Juillet, alors que Buchez et Roux allaient entamer la rédaction de leur "Histoire parlementaire de la Révolution".

La disposition des députés dans l'hémicycle actuel : 

http://www.assemblee-nationale.fr/qui/deputes_hemicycle.asp

 

Pour ce qui est du Sénat, j'en sais rien et je veux pas le savoir.

(initialement publié le 28/12/06)

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