Amis lecteurs (ou ami-e-s lecteur-e-s, comme on dit dans les courants alternatifs), je souhaiterais vous inviter à
méditer sur les répétitions des situations dans l'Histoire.
Voici donc sans plus de préambule des extraits de textes un peu anciens, provenant de deux auteurs que je vais préciser plus loin. Leur lecture attentive donne à réfléchir tant ils résonnent
objectivement avec le discours anti-immigrationniste anti-musulman actuel :
Nous entendons souvent dire, de nos jours en France, que les populations musulmanes immigrées ou d'origine immigrée récente sont inintégrables.
Il est intéressant de faire un parallèle avec les difficultés qu'a rencontrées la population irlandaise immigrée ou d'origine immigrée récente aux Etats-Unis durant le XIXème siècle.
C'est un aspect de l'histoire des Etats-Unis particulièrement mal connue des Français (pour tout dire, nous ne connaissons foutre rien de l'histoire de ce pays).
Les points communs sautent d'emblée aux yeux :
- c'était une immigration essentiellement économique
;
- les Américains "de souche" étaient des descendants de Britanniques, les
colonisateurs de l'Irlande, et conservaient de forts préjugés envers les Irlandais ;
- la religion des immigrés différait de celle(s) du pays d'accueil,
l'immigration irlandaise au XIXème siècle en Amérique étant catholique dans sa très grande majorité.
Nous allons voir que les ressemblances avec les configurations, les rumeurs, les conflits, les enjeux, les acteurs
politiques et sociaux de l'actuelle opposition entre chrétiens et musulmans peuvent donner à réfléchir.
INTRO
L'immigration irlandaise catholique aux USA a commencé
à être importante à partir de 1815, dans un contexte d'oppression économique, politique et religieuse, de rareté des terres disponibles et surtout de pauvreté générale du niveau de
vie.
Rappelons qu'au XIXème siècle l'Irlande faisait partie du Royaume Uni et qu'elle n'avait pas encore été partagée en deux. Les Irlandais restaient traditionnellement catholiques, mais les terres
et le pouvoir politique étaient aux mains des Protestants issus des colons Britanniques.
On avance qu'entre 1820 et 1860, les Irlandais constituèrent plus du tiers des immigrants aux Etats-Unis. Dans les années 1840, ils en constituèrent presque la moitié suite à la Grande Famine
(1845-1849).
La plus grande partie des autres immigrants était constituée de population germanique (Allemagne, Autriche, Prusse), dont peut-être un tiers était quant à elle catholique. Elle a pu faire
également l'objet d'une hostilité de la part des Américains "de souche", mais nettement moins ciblée qu'envers les Irlandais, lesquels ont en quelque sorte importé avec eux la stigmatisation dont
ils faisaient l'objet de la part des Anglais. Egalement motivé par la pauvreté, ce mouvement de population a aussi comporté après l'échec des révolutions de 1848 des émigrés
politiques.
L'immigration s'est diversifiée à partir des années 1880, à l'époque des "migrations de masse", avec une immigration provenant surtout
d'Europe méridionale et orientale, et donc de nouvelles populations catholiques (Ritals, Polaks...).
Les Irlandais se sont principalement installés dans le Nord-Est des EU, (le New York et la Nouvelle Angleterre, qui comprenait 6 Etats), et ont notamment investi les grandes villes (Boston,
Philadelphie, New York...).
Ils travaillaient dans les métiers manuels ou de service sans qualification, parfois rudes comme l'exploitation des mines ou la construction de chemins de fer. Les femmes travaillaient comme
domestiques ou dans la couture.
RACISME ANTI-IRLANDAIS
Les Irlandais se sont heurtés à une violente opposition de la part des protestants "de souche", dès les années 1830 et surtout à partir de l'immigration irlandaise catholique massive des années
1840.
Cette population était composée surtout de paysans sans compétence, aux traditions bien enracinées et au fort accent, dont pour beaucoup la première langue était un des dialectes gaéliques
irlandais.
Ils vivaient dans des quartiers pauvres surpeuplés (comme le Five Points district de New York mythifié par le film de Scorcese "Gangs of New York") et faisaient partie des couches les plus défavorisées économiquement.
Ils étaient considérés par les Américains de souche comme une plèbe inintégrable à la mentalité archaïque mettant en péril l'idéal républicain, composée d'ivrognes paresseux, violents, délinquants, venant générer pauvreté et désordres sociaux soit en piquant les emplois par le travail à bas prix, soit en propageant la délinquance et le crime.
Les "Paddys" (pour les Irlandais) et les "Bridgets" ou "Biddys" (pour les Irlandaises), surnoms donnés par dérision en référence à des prénoms répandus dans leur communauté (Patrick et Bridget),
étaient même dotés par les plus fameux cartoonistes anglais et américains de caractéristiques physiques qui les identifiaient quasiment sur le mode racial, les hommes ayant quelque chose de
simiesque, avec le front bas, un petit nez camus ou retroussé, un espace naso-labial long et bombé (cf par exemple les cartoons de la partie [2b]) et les femmes ayant les traits grossiers et les membres
épais. Ils étaient en somme confinés au rôle de "white negroes", ce qui, nous allons le voir plus loin, contribua à les opposer aux Noirs au lieu de les en rapprocher. Les "blagues irlandaises"
("irish jokes", comme il y a les "blagues belges" ou les "blagues sur les blondes") n'étaient pas à l'époque inoffensives comme elles le sont devenues.
Ils étaient également volontiers perçus comme une cinquième colonne, en collusion avec le clergé catholique fait d'espions de Rome et d'agents des puissances despotiques européennes,
menace pour et l'identité américaine et l'intégrité républicaine (cf chapitre suivant).
La discrimination dont les Irlandais faisaient l'objet à partir des années 1840 fut symbolisée par la mention (historiquement contestée, mais en tout cas entrée dans la mémoire collective)
ajoutée sur les affiches ou les petites annonces proposant des emplois " No Irish Need Apply" ("il est inutile aux Irlandais de postuler"), et l'acronyme NINA devint le symbole de la xénophobie
anti-irlandaise. En 1862, juste avant l'émeute de New York (cf + loin), une chanson satirique portant ce titre devint un succès populaire.
ANTI-CATHOLICISME
A partir des années 1830, s'exprimera un violent sentiment anti-catholique, la religion papiste étant non sans quelque
raison considérée comme obscurantiste, rétrograde, hégémoniste, autoritaire, intolérante, intrusive, et complice des régimes despotiques européens.
Tant que les Etats d'Amérique étaient une colonie britannique, l'immigration de Catholiques romains, et tout particulièrement de membres du clergé, était explicitement prohibée. Ce n'est que
lorsqu'ils se sont libérés de la couronne britannique (déclaration d'indépendance en 1776, et surtout victoire de la guerre d'indépendance -grâce aux Français- en1783) que l'immigration devint
petit à petit mélangée. Mais les tensions envers Eglise catholique romaine et Eglises protestantes restaient présentes, la première affichant avec intransigeance son hostilité à l'égard de
celles-ci (le Concile Vatican II n'était pas encore passé par là).
Le clergé catholique était tout particulièrement soupçonné de trahison envers les valeurs républicaines et d'allégeance à Rome. Il faut dire qu'à l'époque l'Eglise romaine était en collusion
complète avec les souverains européens.
Le sentiment anticatholique prendra donc différentes formes pouvant s'associer : animosité s'apparentant à la xénophobie de la part d'anglo-saxons protestants de base, querelles dogmatiques ou
liturgiques de la part de pasteurs, élaborations conspirationnistes de la part d'intellectuels.
Des nombreuses églises et bâtiments catholiques furent dégradés ou attaqués par des anti-catholiques. Comme en 1834 le Couvent des Ursulines du Mont Benoît à Charlestown, près de Boston dans le
Massachusetts, mis à sac et incendié après que des rumeurs aient couru que les religieuses étaient kidnappées, converties de force, retenues contre leur gré, abusées ou
éliminées.
En Pennsylvanie, les tensions entre majorité protestante et minorité catholique étaient importantes. En 1838, une loi
imposa la lecture de l'édition protestante de la bible à l'école. La tension continua à monter. Et entre mai et juillet 1844, à Philadelphie et dans sa banlieue, suite à une polémique à
Kensington (banlieue) entre Nativistes protestants et Irlandais catholiques sur cette question, les Nativistes agressèrent les Irlandais, brûlèrent leurs maisons ainsi que plusieurs
églises.
Les années 1830 et 1840 virent fleurir :
- Des livres anti-catholiques sensationnalistes. Comme "Six mois dans un couvent" (1835), écrit par une ex-novice du Couvent des Ursulines de Charleston, Rebecca Reed, qui décrivait les
contraintes et les sévices subis par les jeunes filles, et dont la circulation du manuscrit les années précédant sa publication auraient contribué à la mise à sac du Couvent en 1834 (cf + haut).
Ou comme "Les effroyables révélations de Maria Monk" (1836), censé avoir été écrit par une ex-nonne dénonçant les maltraitances et les abus sexuels dont les religieuses étaient victimes dans un
couvent de Montréal, les enfants du péché étant naturellement étranglés et jetés dans une carrière.
- Des ouvrages anti-immigrationnistes imprégnés de considérations conspirationnistes. Comme "Conspiration étrangère contre les libertés des USA" (1835) et "Dangers imminents pour les institutions
libres des USA de la part de l'immigration étrangère" (1835), de Samuel Morse (oui, l'inventeur du télégraphe). Ou comme "Plaidoyer pour l'Ouest" (1835), de Lyman Beecher, pasteur presbytérien de
l'Ohio, ouvrage dans lequel il invitait les Américains à s'installer vers l'Ouest avant que les papistes, dont il dénonçait les dangers, ne s'y mettent, montrant lui-même la direction en ayant
quitté Boston pour Cincinnati (qui était quand même déjà une grande ville confortable).
- Des revues comme l'American Protestant Vindicator, organe de combat contre les papistes.
- Des associations confessionnelles, comme, au début des années 1840, l'American Protestant Association, qui se fixait pour objectif d'enrayer l'extension du catholicisme aux
US.
NATIVISME
Cette montée xénophobe, anti-immigrationniste, anti-catholique au nom de l'identité anglo-saxonne protestante prit une forme plus politique avec le "nativisme". Ce mouvement identitaire
nationaliste entendait défendre les Américains "de souche" (native). Le terme "native" à l'époque désignait bien sûr non pas les Indiens, mais les Anglo-saxons
protestants tels que les descendants des colons rebelles.
Samuel Morse, qui à l'époque était connu pour ses talents de peintre (il n'avait pas encore inventé ni l'alphabet
éponyme ni l'ancêtre d'Internet), avait en 1835 publié deux ouvrages alarmistes mentionnés plus haut. La même année était fondée la Native American Democratic Association. Il se présenta à
l'élection du maire de New York en 1836 sous l'étiquette de ce mouvement (sans succès).
A partir du début des années 1840 les "Nativistes" (ie les Nationalistes) n'eurent de cesse d'appeler à mettre hors d'état de nuire la racaille irlandaise ("irish scum") sur le thème l'"Amérique
aux Américains".
En 1843 l'American Republican Party vit le jour à New York, puis s'étendit aux Etats voisins en prenant le nom de Native American Party en 1845.
Le Native American Party prônait l'arrêt de l'immigration pour conserver les valeurs des Pères fondateurs de l'Amérique,
l'allongement du délai de naturalisation, et la préférence nationale (protestante) avec exclusivité des postes électifs aux Américains de souche.
Le mouvement dit "Know Nothing" à cause de ses activités semi-clandestines est né à la fin des années 1840 de la réaction d'Américains déçus par l'inertie des deux partis traditionnels (à
l'époque les Démocrates et les Whigs) quant à la lutte contre l'invasion et l'influence des immigrés catholiques irlandais et accessoirement allemands et la menace papiste. Il est associé à
l'"Order of the Star Spangled Banner" (Ordre de la Bannière Etoilée), créé à New York en 1849. C'est le directeur de journal Horace
Greeley qui popularisa le terme "Know Nothing" en 1853, faidant référence à ce que les membres de ce mouvement répondaient quand on les questionnait sur celui-ci "I know
nothing".
Les succès électoraux croissants du mouvement le poussèrent à donner naissance en 1854 à l'"American Party", qui allait symboliser la lutte contre l'immigration catholique jusqu'à la fin des
années 1850 dans le Nord-Est des Tazunis.
Précisons que les immigrés irlandais, dès qu'ils ont commencé à participer à la vie politique au XIXème siècle, ont longtemps voté dans leur grande majorité Démocrate.
Rappelons par parenthèse que le Parti Républicain, plus récent, a été créé en 1854 pour s'opposer à l'influence politique des propriétaires d'esclaves des Etats du Sud, soutenus quant à eux par les Démocrates. Eh oui !
Le Parti Républicain allait entrer dans l'histoire avec l'élection d'Abraham Lincoln en
1860.
GUERRE DE SECESSION
En mars 1863, Abraham Lincoln en manque de soldats dans la guerre de Sécession qui durait depuis 2 ans, fit voter une loi l'autorisant à enrôler des soldats parmi les citoyens. Cette
conscription, première de l'histoire des Etats-Unis qui avait fonctionné jusqu'alors sur le volontariat, était obligatoire (sur tirage au sort).
Deux mois plus tôt, en janvier, Lincoln avait promulgué la Proclamation de l'Emancipation, déclarant libres tous les
esclaves du territoire confédéré en sécession (le Sud). L'Emancipation des Noirs devenait ainsi un enjeu majeur de la Guerre de Sécession.
Parmi les opposants à la guerre de Sécession et donc plus encore à la conscription obligatoire se trouvaient les immigrés irlandais pour les raisons suivantes :
- Les immigrés irlandais étaient de damnés racistes négrophobes. Probablement d'une part, paradoxalement, parce qu'ils faisaient l'objet du même ostracisme que les Afro-Américains de la part des
Américains protestants de souche, et qu'ils tenaient à montrer qu'ils étaient des Blancs n'ayant rien à voir avec les Noirs. D'autre part parce qu'ils étaient en compétition économique avec eux
pour les travaux sans qualification (dockers...), et encore plus depuis le début de la guerre, alors même que l'inflation liée à la guerre rendait la vie difficile. C'est un grand classique : le
racisme se développe dans les situations de compétition.
- En combattant le Sud on allait libérer les Noirs, donc accroître leur concurrence déjà fort mal vue par les Irlandais sur le marché de la main d'oeuvre du New York et de la Nouvelle
Angleterre.
- Nombre d'immigrés irlandais entre eux n'étaient pas encore naturalisés, et donc, n'ayant pas le droit de vote, trouvaient abusif de pouvoir être enrôlés
d'autorité.
- On pouvait échapper au service soit en payant une somme de 300 $, soit en payant un remplaçant. Privilège donc réservé aux riches, surtout en ces temps d'inflation, et particulièrement mal vécu
par les classes laborieuses.
- Les immigrés irlandais, venus chercher le "rêve américain", et qui n'avaient trouvé que misère, exploitation et xénophobie, étaient violemment déçus.
- L'Eglise catholique était pro-esclavagiste et anti-abolitionniste (ben oui, vous vous attendiez à quoi ?), pour la raison habituelle de l'Eglise que l'ordre établi vaut mieux que le désordre,
et que de toutes façons les inégalités terrestres seront compensées par la vie éternelle. En Europe, à la même époque, le Magistère romain passait d'ailleurs son temps à pondre des textes
condamnant ceux qui faisaient miroiter aux hommes de condition inférieure la possibilité d'une vie terrestre meilleure.
- Les immigrants irlandais votaient massivement Démocrates. Une bonne partie des Démocrates de l'Union (le Nord), forte minorité face à la majorité républicaine à la tête de laquelle était le
président Lincoln, étaient pro-esclavagistes anti-abolitionniste, et anti-guerre, pour ne pas risquer de mettre en péril l'ordre économique des deux territoires. C'étaient les "Démocrates pour la
Paix", partisans d'une solution négociée. Ils portaient en signe de reconnaissance un badge formé d'une pièce de cuivre représentant la Tête de la Liberté. Les Républicains en retour les
surnommèrent les "Copperheads", du nom d'un serpent venimeux bien connu d'Amérique (le mocassin à tête cuivrée). A partir de début 1863, le terme Copperhead et le terme Démocrate devinrent
synonymes, et les Démocrates l'assumèrent. Les "Démocrates pour la guerre" faisaient campagne et votaient quant à eux avec les Républicains.
Les Copperheads avaient de nombreux soutiens parmi les catholiques d'origine irlandaise des villes de l'Est, des villes
industrielles et des villes minières, notamment les bassins houilliers de Pennsylvanie.
Il y eut des manifs contre la conscription dans de nombreuses villes du Nord, mais ce sont les émeutes de New York, ville acquise aux Démocrates, dont les immigrés irlandais furent les principaux
acteurs, qui furent les plus violentes et les plus marquantes, voire selon certains qui furent les plus graves de l'histoire des Tazunis.
Du 13 au 16 juillet 1863, une cinquantaine de milliers d'émeutiers semèrent la terreur, une à plusieurs centaines de personnes furent tuées ou blessées, l'armée fédérale dut venir en renfort de la police, et la facture fut d'un million et demi de dollars de l'époque. Signalons que durant cette émeute, des bandes d'Irlandais incontrôlables s'en prirent aux Noirs, femmes et enfants compris (ainsi qu'à ceux qui prenaient leur parti). Les Noirs furent pourchassés, passés à tabac, lynchés, leurs biens saccagés. Le Colored Orphan Asylum, orphelinat pour enfants noirs, fut incendié. On retint le chiffre de onze Noirs tués.
L'avocat new yorkais George Templeton Strong, hérault des Nordistes, dont le "Journal personnel" décrivait depuis les
années 1830 les immigrés catholiques comme des créatures immondes et bestiales, déclara après que les forces de l'ordre aient non sans mal maîtrisé les émeutes : "I would like to see war made on
Irish scum".
On a dit aussi que c'est parmi les Irlandais catholiques que l'armée de l'Union avait souffert du plus grand
nombre de désertions.
Bref, après que les Nordistes aient eu mis la pâtée aux Sudistes, et que ceux-là eussent imposé leurs idées à ceux-ci, l'image de marque des catholiques d'origine irlandaise n'est on s'en doute
pas sortie grandie. Cependant, comme on le verra plus loin, d'autres conscrits d'origine irlandaise ont mis quant à eux à profit cette expérience militaire dans l'optique de la lutte armée pour
la libération de l'Irlande de la tutelle anglaise.
Fin de la première partie, suite dans Concordance des temps [2b]
(suite de "Concordance des temps [2a])
Cette deuxième partie traite des problèmes liés aux Irlando-Américains après la guerre de Sécession.
ATTAQUES ANTI-ORANGISTES
A partir de 1868, les catholiques irlandais de New York ont attaqué la parade annuelle des Orangistes.
Rappelons que l'Ordre d'Orange était une société créée par des Irlandais protestants unionistes à la fin du XVIIIème pour défendre les intérêts protestants contre les catholiques. Il procède le
12 juillet de chaque année à une "Marche" célébrant la bataille de la Boyne, date clé de la victoire des troupes protestantes de Guillaume d'Orange contre les troupes catholiques de Jacques II
(et de Louis XIV) en 1690. Cette marche est encore de nos jours facteur d'affrontement entre catholiques et paradeurs en Irlande du Nord.
Les Orangistes étaient installés dans le Nord-Est des Tazunis depuis les années 1820, et s'étaient particulièrement bien intégrés dans
la société américaine.
En 1870, l'attaque d'un raout orangiste par une bande armée de catholiques le 12 juillet fit 9 morts et une centaine de blessés. L'année suivante, les Irlandais catholiques réclamèrent l'interdiction de la Parade. Le 10 juillet, le Chef de la Police de New York interdit la marche, et le New York Times titra en Une le 11 juillet : "Terrorism Rampant. City Authorities Overawed [se font intimider] by the Roman Catholics." Le gouverneur autorisa finalement la Parade, sous haute protection policière. Des bandes de catholiques attaquèrent, les ripostes policières firent 20 morts et plusieurs centaines de blessés. Et plusieurs centaines d'émeutiers furent arrêtés.
LES "MOLLY MAGUIRES"
Les immigrés irlandais se retrouvaient aussi en nombre important dans les mines de charbon de Pennsylvanie.
Au moment de la conscription pour la Guerre de Sécession, des émeutes éclatèrent aussi dans cette région, ainsi à Cass, dans le comté de Schuykill, le coeur de la région minière. Les mineurs étaient de pauvres immigrés européens, l'argent était difficile à gagner, l'ambiance était rude, les rivalités inter-ethniques monnaie courante (par exemple entre Irlandais et Gallois), et la criminalité de rue élevée.
Au moment de la Guerre de Sécession (1861-1865) se constitua parmi les mineurs irlandais du Nord-Est de la Pennsylvanie le mouvement clandestin dit "Molly Maguires", inspiré par le mouvement "Molly Maguires" né en Irlande dans les années 1840 et censé porter le nom d'une veuve qui mena un mouvement de révolte clandestine contre les propriétaires terriens. Le mouvement commença à faire parler de lui par ses exactions à partir de 1865.
En fait, les Molly Maguires furent décrits comme une mafia qui défendaient les irlandais catholiques par des méthodes terroristes d'intimidation et d'assassinats notamment auprès des responsables de l'organisation du travail des mines.
Pour d'autres il s'agissait du bras armé du syndicat, le Workingmen's Benevolent Association, dans un contexte où le droit du travail était plus que rudimentaire, et où les grèves étaient difficiles à tenir et peu efficaces. Et où sévissait depuis 1866 la rude "Coal and Iron police".
Les Molly Maguires sont réputés avoir eu des liens étroits avec l'Ancient Order of Hibernians (d'Hibernia, nom latin de l'Irlande), une organisation politico-religieuse catholique irlandaise (le pendant le l'Ordre d'Orange chez les protestants) dont la branche américaine fut fondée à New York en 1836.
En tout cas, pour beaucoup il n'y avait pas de différence en Pennsylvanie entre Mollies, Hibernians et syndicalistes.
L'organisation fut démantelée au bout d'une douzaine d'années, en 1876, après que l'agence de détectives Pinkerton, missionnée par Franklin B. Gowen, président de la Philadelphia and Reading Coal and Iron Company, ait infiltré l'organisation, notamment avec James McParlan.
L'AGITATION ANTI-BRITANNIQUE
Une autre figure de l'Irlandais en Amérique est celle de l'agitateur nationaliste, qui milite pour que l'Irlande soit libérée par la force de la tutelle britannique.
Le mouvement de l'agitation indépendantiste, toujours réprouvé par l'Eglise catholique bien qu'irlandais, a vu le jour aux USA au milieu du XIXème siècle.
En 1858 est créée à Dublin la Fraternité Républicaine Irlandaise (Irish Republican Brotherhood, ou I.R.B.), société secrète armée visant à l'indépendance irlandaise, cependant que son équivalent voit le jour aux Etats-Unis, qui prendra en 1859 le nom de Fraternité Fénienne (Fenian Brotherhood, nom inspiré d'une bande de guerriers mythiques du IIIème siècle). Le terme "Fénien" (Fenian) en viendra à désigner de façon générique les indépendantistes révolutionnaires irlandais.
Par ailleurs, dans la communauté irlandaise immigrée, dont au départ l'appartenance se définissait en termes de famille, de paroisse, de village, le sentiment nationaliste irlandais se développait petit à petit ; ceci sous l'effet, par un paradoxe fréquent chez les immigrés, aussi bien des valeurs américaines de citoyenneté et de nation, que du rejet dont ils pouvaient être l'objet de la part d'une partie de cette même population américaine. A partir des années 1850, les parades et les célébrations du jour de la Saint Patrick devinrent un événement majeur de la communauté d'origine irlandaise.
C'est au décours de la Guerre de Sécession (1861-1865) que la Fraternité Fénienne prit sa véritable ampleur, car elle comptait dans ses rangs de nombreux vétérans des deux camps. Ses Conventions et ses manifestations de rue prirent de l'importance, de même que les récoltes de ses levées de fonds.
Les Féniens, forts de leur expérience militaire, mirent au point plusieurs attaques vers le Canada à partir de la frontière américano-canadienne, visant à prendre le contrôle de territoires canadiens afin de faire pression sur la Grande-Bretagne. A l'époque le Canada était une possession britannique, même s'il fit un pas vers l'indépendance en 1867 avec la Confédération de trois provinces accédant au staut de "dominion". Les trois premières incursions armées eurent lieu en 1866, les deux autres en 1870 et 1871, mais se soldèrent par des échecs. Le gouvernement américan fit preuve au moins d'une bienveillance passive envers les Féniens, car la Guerre de Sécession avait réveillé des tensions entre les Etats de l'Union (vainqueurs) et la Grande-Bretagne.
Par la suite la Fraternité Fénienne perdit de son influence jusqu'à disparaître dans les années 1880.
Elle allait être remplacée dans les années 1870, en tant que correspondante de la Fraternité Républicaine Irlandaise, par une organisation du nom de Clan Na Gael (le Clan des Gaëls).
Celle-ci allait récolter des fonds, le "Skirmishing Fund" ("Fonds pour la Guérilla"), lancé par des souscriptions dans la publication new-yorkaise "The United Irishman" de O'Donovan Rossa, un Fénien des plus radicaux.
Elle allait servir de base arrière à l'activité non la plus importante mais la plus spectaculaire des indépendantistes, à savoir le terrorisme (Nobel venait d'inventer la dynamite). Elle fut notamment réputée être derrière la campagne de dynamitage dans les grandes villes anglaises de 1881 à 1885, en particulier lorsque son aile la plus radicale dite "Le Triangle" prit les commandes.
Ceci fut à l'origine de tensions entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, celle-ci leur reprochant leur manque de coopération dans la lutte anti-terroriste, et les Etats-Unis s'émouvant des citoyens américains d'origine irlandaise emprisonnés en Grande-Bretagne pour suspicion de terrorisme. La Grande-Bretagne avait suspendu l'"habeas corpus" en Irlande en 1881, comme elle l'avait déjà fait en 1866 dans un contexte analogue, et pouvait donc y prolonger des détentions sur simple suspicion.
La position des Etats-Unis reposait sur l'insuffisance selon eux des preuves, sur leurs différentes libertés constitutionnelles, non contrebalancées à l'époque par des outils juridiques adéquats face à ce nouveau terrorisme international, et aussi sur une prudence envers des mesures qui pourraient sembler anti-irlandaises, car le vote irlandais n'était pas négligeable aux Etats-Unis. Sans compter peut-être la crainte de représailles explosives sur le territoire américain. Et peut-être aussi pour certains avec le sentiment que c'est la mauvaise conduite de la Grande-Bretagne, nation colonialiste, en Irlande, qui entretenait les troubles.
Signalons aussi enfin que dans les années 1880 à New York, rien moins qu'un sous-marin vit le jour, le "Fenian Ram" (le Bélier Fénien), conçu par le sympathisant John Holland grâce au "Skirmishing Fund", qui avait vocation à attaquer les navires britanniques, mais qui fut mis à l'écart suite à des querelles intestines.
L'INTÉGRATION
- Les syndicats
Les Irlandais, nombreux dans le milieu du travail non qualifié, se sont petit à petit organisés pour former des syndicats.
En 1879, Terence Powderly, fils d'immigrés irlandais et franc-maçon, a été élu à la tête des Knights of Labor, premier syndicat américain, d'inspiration franc-maçonne, fondé en 1869 par Uriah Smith Stephens.
Il y resta jusqu'en 1893. Sous son mandat, le mouvement regroupa plus de 710 000 membres.
En 1886, Sam Gompers, juif d'origine britannique, et P.J. McGuire, irlando-américain catholique de deuxième génération co-fondèrent l'American Federation of Labor (AFL) à partir de la Federation of Organized Trades and Labor Unions créée en 1881. Gompers fut élu président et McGuire, qui allait être une des figures dominantes des trois premières décennies de l'AFL, secrétaire. Aux alentours de 1910, près de la moitié des 110 syndicats membres étaient dirigés par des natifs d'Irlande ou des Irlando-américains.
- La politique
Les Irlandais s'engagèrent dans la politique dans le camp des Démocrates.
Les Irlandais s'impliquèrent précocément dans l'appareil new-yorkais du parti Démocrate, le "Tammany Hall" (du nom d'un chef indien delaware). Ils en prirent même la tête pour 30 ans à partir de 1871 avec John Kelly puis Richard Croker.
William R. Grace devint en 1880 le premier maire irlandais catholique de New York. Et 4 ans plus tard, Hugh O'Brien le premier maire irlandais catholique de Boston.
Les Irlandais allaient dominer les appareils politiques de nombreuses grandes villes américaines.
- L'ascension sociale
Les nouvelles générations d'Irlandais ont petit à petit accédé à la classe moyenne.
A partir des années 1850-1860, on vit de plus en plus d'Irlandais policiers ou pompiers à New York et à Boston.
A la fin du XIXème siècle, l'intégration des Irlandais était conclue.
- Les derniers stéréotypes
Cependant, les stéréotypes sur les Irlando-Américains furent alimentés jusqu'aux années 1880 par d'une part leurs accointances clientélistes avec les Démocrates, notamment à New York (le fameux Tammany Hall et sa réputation de corruption), et d'autre part leurs liens avec le terrorisme anti-britannique.
Deux fameux magazines satiriques en témoignent, le "Harper's Weekly" fondé en 1857, avec notamment le dessinateur Thomas Nast qui y contribua de 1862 à 1886 (il a notamment popularisé le Père Noël, l'Âne Démocrate ou l'Éléphant Républicain), et "Puck", dont l'édition anglophone (il avait commencé par des éditions germanophones) new-yorkaise est fondée en 1877, avec notamment Joseph Keppler, son fondateur, ou des dessinateurs comme Frederick Burr Opper, de 1880 à 1898. Notons en passant que les caricaturistes anti-irlandais et anti-catholiques sus-nommés étaient d'origine germanique.
Les dessins anti-irlandais de ces revues s'inspirèrent parfois très directement des dessins anti-irlandais du magazine britannique "Punch". Le magazine "Punch", fondé en 1841, d'ailleurs à l'origine du mot "cartoon" désignant un dessin humoristique, s'inscrivait dans la tradition anti-irlandaise des Anglais, en fait plus précisément anti-indépendantiste, les indépendantistes étant représentés comme de dangereux terroristes. On y trouve des dessinateurs comme John Leech, qui y fit des caricatures de 1841 to 1861, ou John Tenniel (l'illustrateur de Lewis Carroll) de 1850 à 1901.
- En 1961, JF Kennedy sera le premier président d'origine irlandaise catholique des Etats-Unis. Un des points qu'on allait retenir de son mandat est son soutien au mouvement des Droits Civiques des Afro-Américains, ce qui est bien la moindre des réparations de la part d'un Irlando-Américain catholique romain, qui plus est comme il se doit... du parti Démocrate.
CONCLUSION
Les Etats-Unis se sont toujours voulus une nation d'accueil et d'assimilation (tout comme la France), mais on voit que les choses sont loin d'avoir été aussi simples, même vis à vis d'autres Européens de religion chrétienne. L'intégration de nouvelles populations n'est jamais évidente, tant il est vrai qu'on retrouve à l'échelon des nations la même contradiction qui existe chez les individus entre hospitalité et méfiance, voire rejet.
La perspective historique à laquelle nous nous sommes livrés ne vise pas à donner dans l'angélisme. Il y a certes parmi les populations de culture musulmane en France une petite proportion qui mériterait pour diverses raisons d'être éjectée avec notre pied aux fesses ou sévèrement encadrée. De même qu'il existait probablement une fraction des populations de culture catholique dans l'Amérique du XIXème siècle qui méritait le même sort .
Mais cette perspective vise à inciter au relativisme. Il n'y a rien ni d'exceptionnel ni d'insurmontable aux tensions réciproques que nous pouvons observer actuellement, tous les hommes se caractérisent par leur exceptionnelle capacité d'adaptation, surtout sur plusieurs générations.
A l'occasion du cinquantenaire de la "bataille d'Alger", dimanche 16 septembre sur France 3 était diffusée la seconde partie du documentaire de Patrick Rotman "L'ennemi intime" (la 1ère partie était le dimanche 9 septembre), réalisé en 2002.
De quoi ça cause ? De la torture durant la guerre d'Algérie, de 1954 à 1962.
Bon, d'accord, on sait, une sale affaire, et alors ?
Eh bien l'intérêt de ce documentaire, c'est qu'il repose essentiellement sur des témoignages. Il y a des images d'archives ou de films personnels en 8 mm, mais il s'agit surtout des témoignages filmés d'anciens engagés ou appelés qui ont participé, qui ont été les relais, ou qui "simplement" ont été passivement confrontés de plus ou moins près à la torture, aux mauvais traitements, et aux exécutions arbitraires.
Et alors ? Ça doit être chiant ?
Justement, pas du tout.
Car ce documentaire ne se contente pas d'exposer comment se nourrissent inexorablement les ennemis complémentaires, en l'occurrence le terrorisme du FLN et la répression aveugle de l'armée française.
Il dévoile aussi petit à petit les barrières internes que chacun franchit pour être acteur ou spectateur de l'inacceptable.
D'où le titre "l'ennemi intime" : ce n'est pas seulement l'adversaire, avec qui on entretient nécessairement une logique intime d'escalade, c'est évidemment en dernière analyse soi-même.
Qui sont les bons, qui sont les mauvais ?
Bien sûr, le sens de l'histoire a donné tort à la France et raison au peuple algérien, et il faut en prendre acte. Même si l'Algérie est encore aux prises avec le cycle de la violence et même si elle n'a pas encore su exploiter ses richesses. Bien sûr, il y a eu des pervers estampillés, parmi les engagés, parmi les appelés, parmi les harkis, comme parmi les résistants du FLN... Les témoignages du film en attestent. Les gens qui jouissent aisément de la souffrance d'autrui, ça existe. Mais les autres, tous les autres ?... Tous ces officiers qui avaient vécu voire combattu 15 ou 20 ans plus tôt l'occupation nazie, dont certains avaient même pu avoir affaire aux mauvais traitements de la Gestapo ?
Tous ces jeunes appelés qui se sont retrouvés spectateurs voire complices des sévices infligés à des civils, y compris des femmes, y compris des enfants ?
En écoutant témoigner tous ces hommes, dont certains ont de solides défenses mais dont d'autres finissent par craquer devant la caméra, on en vient naturellement à se poser la question : et si j'avais été sur place, à 20 ans, pendant la guerre d'Algérie, qu'est ce que j'aurais fait ?
Car évidemment, moi qui écris comme vous qui lisez (je m'adresse aux hommes de sexe masculin, puisqu'il est question de soldats), nous savons que jamais nous ne torturerions, que jamais nous ne violerions, que jamais nous n'abattrions sommairement quelqu'un. Et qu'il ferait bon voir qu'on s'avise de le faire en notre présence !
Bon, en réfléchissant un peu, en faisant des "expériences de pensée", on parvient bien à se dire qu'au fond, dans des circonstances particulières, on pourrait nous aussi être dépassés par les événements ou par nos émotions. Mais on ne reste pas trop longtemps penché au-dessus du vide, et on s'empresse de réintégrer notre représentation rassurante de nous-même.
En tout cas, force est de reconnaître qu'en temps de conflit armé les tortionnaires, leurs assistants, et leurs complices passifs ne font jamais défaut. Et sauf à postuler qu'ils surgissent ex nihilo, il y a lieu de considérer que ce petit monde se recrute chez les gens comme vous et moi.
En réalité, ça n'a rien de surprenant.
En pays étranger, en situation de conflit, qui va courir le risque de se retrouver en marge du groupe ? De passer pour un emmerdeur ? De passer pour une poule mouillée ? De passer pour un traître ? La situation est dangereuse, on veut sauver sa peau, il faut pouvoir compter sur les autres. Et hors les situations dangereuses, le temps est long, déjà on se fait chier, on ne veut pas se retrouver isolé.
En pays étranger, en situation de conflit, qui va courir le risque d'affronter l'énorme machinerie militaire, l'emprise explicite ou implicite qu'elle exerce sur chaque individu, la lourdeur de ses sanctions officielles ou déguisées ?
Si on est un militaire engagé, on doit appliquer les ordres, c'est le principe de l'armée.
Si on est un appelé, tout ce qui compte c'est de tenir le coup en attendant la quille.
En plus, si on est un appelé, on est jeune. Déjà, on débarque seul dans un milieu déjà organisé, avec ses règles, ses rôles. On est plus facilement influençable, on a moins eu le temps de se forger des règles morales personnelles solides, on a moins de références dans son expérience personnelle. Et on a davantage besoin de l'approbation des autres, on est plus sensible à l'effet de groupe. Et on a envie de sensations fortes, ce qui peut conduire à des dérapages dans les comportements.
Et puis quelles sont les alternatives ? Protester ? Convaincre les autres ? S'interposer ? Dénoncer ? Se rebeller ? Déserter ? Témoigner ? Protéger, soigner, sauver l'adversaire ?... En d'autres termes, accepter de se mettre personnellement en danger pour un résultat très incertain. D'accord, les fictions de cinéma glorifient volontiers les personnages qui optent pour ces positions. Mais quand on se retrouve sur le terrain dans la vraie vie, c'est une autre paire de manches. Rien que dans le métro, si une agression survient, tout le monde s'empresse de regarder le plafond en sifflotant, alors en terre hostile en situation de conflit, tu parles...
Et pour finir l'adversaire existe pour de bon. Si peu de soldats avaient pu constater de visu les exactions du FLN, les histoires ou les photos de cadavres égorgés et mutilés "par les fellouzes" ou de victimes des attentats ne manquaient pas, propres à faire rentrer dans le rang les esprits rebelles.
Quelques témoignages dans "L'ennemi intime" - peut-être un seul, je ne sais plus - évoquaient avec une gêne extrême la curiosité, voire la fascination devant le spectacle de la torture, de l'atteinte à l'intégrité des corps. Un fond de perversité semble structurellement tapi chez l'être humain, plus ou moins (selon les individus) prêts à sortir en cas d'"autorisation".
On évoque les antiques jeux du cirque, ou dans les sociétés anciennes la fréquentation des supplices publics.
Ou tous les spectacles agonistiques organisés contre des animaux ou entre des animaux, dont certains persistent encore de nos jours.
Ou les fameuses expériences que Stanley Milgram rapporte dans son ouvrage "Soumission à l'autorité" (Harper & Row, 74 et Calmann-Lévy, 94).
On évoque enfin plus banalement les innombrables oeuvres de fiction comme, pour ne prendre que des références françaises, "Les Cent-Vingt Journées de Sodome" de Sade, "Le jardin des supplices" de Mirbeau, ou le théatre du Grand Guignol, ou encore comme depuis les années 70 la déferlante de films "gore" de plus en plus "graphic", sans parler de certains jeux vidéo.
Pour le reste, les mécanismes de défense évoqués par le documentaire sont communs : banalisation, rationalisation, clivage, cynisme, divertissement, alcool... Patrick Rotman, le réalisateur, a également fait de ces témoignages un livre du même titre, et avait déjà fait avec Bertrand Tavernier en 1992 un livre et un documentaire intitulés "La guerre sans nom - Les appelés d'Algérie".
Un film de fiction va sortir d'ici 2 semaines, avec le même titre "L'ennemi intime". Le scénariste est Patrick Rotman, et le réalisateur (Florent-Emilio Siri) comme l'acteur principal (Benoît Magimel, initiateur du film) s'y sont sincèrement investis. Je lui souhaite non moins sincèrement tout le succès possible, mais il est pour moi évident qu'une fiction n'atteindra pas le quart de la moitié de la force du documentaire. Rien que la bande-annonce donne l'impression d'un film déjà cent fois vu. L'esthétique des images, des mouvements de caméra, de la musique, du jeu des acteurs, des dialogues, cette esthétique tend irrémédiablement à faire écran entre le sujet et le spectateur. Je ne devrais pas le dire, mais je m'autorise à le dire parce que je sais que personne ne me lit. C'est l'avantage. Sinon, dans le genre du témoignage, on pourra songer au procès Eichmann en 1961, et au documentaire qu'ont tiré de ses images d'archives Rony Brauman et Eyal Sivan ("Un spécialiste", 1999). Et bien entendu au livre de Hannah Arendt "Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal" (1963), qui fait toujours scandale pour certains. Et on n'oubliera pas l'indispensable livre de Jean Hatzfeld, "Une saison de machettes" (2003), sur le massacre du Rwanda que l'auteur qualifie de "génocide de proximité". Il prolonge en quelque sorte la thèse de Hannah Arendt en montrant que le "mal" n'a même pas besoin d'un appareil totalitaire pour s'exprimer dans sa banalité.
S'il fallait conclure :
- Chaque être humain a sa part d'ombre, sa part d'agressivité gratuite, sa part destructrice. Appelons ça si on veut avec Freud pulsion de mort. C'est notamment une des vérités que visait à faire admettre le mythe chrétien, mais il a ici comme pour le reste radicalement échoué. Pour chaque être humain, le "mal" est et reste chez les "autres". Après tout, la projection doit être un mécanisme fondamental de survie psychique.
- Il est donc capital de mettre en place des systèmes de société où cette part destructrice reste bridée, et d'éviter les circonstances où son expression devient possible, voire légitime, au premier rang desquelles les conflits armés de toutes sortes. Cette dernière remarque à l'intention de ceusses qui pensent que le recours aux armes, sauf pour se défendre, peut constituer une solution.