Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 février 2007 5 16 /02 /février /2007 16:15

 

(suite de "Concordance des temps [2a])

Cette deuxième partie traite des problèmes liés aux Irlando-Américains après la guerre de Sécession.

 

   

 

ATTAQUES ANTI-ORANGISTES


A partir de 1868, les catholiques irlandais de New York ont attaqué la parade annuelle des Orangistes.
Rappelons que l'Ordre d'Orange était une société créée par des Irlandais protestants unionistes à la fin du XVIIIème pour défendre les intérêts protestants contre les catholiques. Il procède le 12 juillet de chaque année à une "Marche" célébrant la bataille de la Boyne, date clé de la victoire des troupes protestantes de Guillaume d'Orange contre les troupes catholiques de Jacques II (et de Louis XIV) en 1690. Cette marche est encore de nos jours facteur d'affrontement entre catholiques et paradeurs en Irlande du Nord.


Les Orangistes étaient installés dans le Nord-Est des Tazunis depuis les années 1820, et s'étaient particulièrement bien intégrés dans la société américaine.

En 1870, l'attaque d'un raout orangiste par une bande armée de catholiques le 12 juillet fit 9 morts et une centaine de blessés. L'année suivante, les Irlandais catholiques réclamèrent l'interdiction de la Parade. Le 10 juillet, le Chef de la Police de New York interdit la marche, et le New York Times titra en Une le 11 juillet : "Terrorism Rampant. City Authorities Overawed [se font intimider] by the Roman Catholics." Le gouverneur autorisa finalement la Parade, sous haute protection policière. Des bandes de catholiques attaquèrent, les ripostes policières firent 20 morts et plusieurs centaines de blessés. Et plusieurs centaines d'émeutiers furent arrêtés.

 

 

   

LES "MOLLY MAGUIRES"

 

 

Les immigrés irlandais se retrouvaient aussi en nombre important dans les mines de charbon de Pennsylvanie.

Au moment de la conscription pour la Guerre de Sécession, des émeutes éclatèrent aussi dans cette région, ainsi à Cass, dans le comté de Schuykill, le coeur de la région minière. Les mineurs étaient de pauvres immigrés européens, l'argent était difficile à gagner, l'ambiance était rude, les rivalités inter-ethniques monnaie courante (par exemple entre Irlandais et Gallois), et la criminalité de rue élevée.

Au moment de la Guerre de Sécession (1861-1865) se constitua parmi les mineurs irlandais du Nord-Est de la Pennsylvanie le mouvement clandestin dit "Molly Maguires", inspiré par le mouvement "Molly Maguires" né en Irlande dans les années 1840 et censé porter le nom d'une veuve qui mena un mouvement de révolte clandestine contre les propriétaires terriens. Le mouvement commença à faire parler de lui par ses exactions à partir de 1865.

 

 

En fait, les Molly Maguires furent décrits comme une mafia qui défendaient les irlandais catholiques par des méthodes terroristes d'intimidation et d'assassinats notamment auprès des responsables de l'organisation du travail des mines.

Pour d'autres il s'agissait du bras armé du syndicat, le Workingmen's Benevolent Association, dans un contexte où le droit du travail était plus que rudimentaire, et où les grèves étaient difficiles à tenir et peu efficaces. Et où sévissait depuis 1866 la rude "Coal and Iron police".

Les Molly Maguires sont réputés avoir eu des liens étroits avec l'Ancient Order of Hibernians (d'Hibernia, nom latin de l'Irlande), une organisation politico-religieuse catholique irlandaise (le pendant le l'Ordre d'Orange chez les protestants) dont la branche américaine fut fondée à New York en 1836.

En tout cas, pour beaucoup il n'y avait pas de différence en Pennsylvanie entre Mollies, Hibernians et syndicalistes.

 

L'organisation fut démantelée au bout d'une douzaine d'années, en 1876, après que l'agence de détectives Pinkerton, missionnée par Franklin B. Gowen, président de la Philadelphia and Reading Coal and Iron Company, ait infiltré l'organisation, notamment avec James McParlan.

 

 

L'AGITATION ANTI-BRITANNIQUE

 

 

Une autre figure de l'Irlandais en Amérique est celle de l'agitateur nationaliste, qui milite pour que l'Irlande soit libérée par la force de la tutelle britannique.

 

Le mouvement de l'agitation indépendantiste, toujours réprouvé par l'Eglise catholique bien qu'irlandais, a vu le jour aux USA au milieu du XIXème siècle. 

En 1858 est créée à Dublin la Fraternité Républicaine Irlandaise (Irish Republican Brotherhood, ou I.R.B.), société secrète armée visant à l'indépendance irlandaise, cependant que son équivalent voit le jour aux Etats-Unis, qui prendra en 1859 le nom de Fraternité Fénienne (Fenian Brotherhood, nom inspiré d'une bande de guerriers mythiques du IIIème siècle). Le terme "Fénien" (Fenian) en viendra à désigner de façon générique les indépendantistes révolutionnaires irlandais.

   

Par ailleurs, dans la communauté irlandaise immigrée, dont au départ l'appartenance se définissait en termes de famille, de paroisse, de village, le sentiment nationaliste irlandais se développait petit à petit ; ceci sous l'effet, par un paradoxe fréquent chez les immigrés,  aussi bien des valeurs américaines de citoyenneté et de nation, que du rejet dont ils pouvaient être l'objet de la part d'une partie de cette même population américaine. A partir des années 1850, les parades et les célébrations du jour de la Saint Patrick devinrent un événement majeur de la communauté d'origine irlandaise.

 

C'est au décours de la Guerre de Sécession (1861-1865) que la Fraternité Fénienne prit sa véritable ampleur, car elle comptait dans ses rangs de nombreux vétérans des deux camps. Ses Conventions et ses manifestations de rue prirent de l'importance, de même que les récoltes de ses levées de fonds.

   

Les Féniens, forts de leur expérience militaire, mirent au point plusieurs attaques vers le Canada à partir de la frontière américano-canadienne, visant à prendre le contrôle de territoires canadiens afin de faire pression sur la Grande-Bretagne. A l'époque le Canada était une possession britannique, même s'il fit un pas vers l'indépendance en 1867 avec la Confédération de trois provinces accédant au staut de "dominion". Les trois premières incursions armées eurent lieu en 1866, les deux autres en 1870 et 1871, mais se soldèrent par des échecs. Le gouvernement américan fit preuve au moins d'une bienveillance passive envers les Féniens, car la Guerre de Sécession avait réveillé des tensions entre les Etats de l'Union (vainqueurs) et la Grande-Bretagne.

 

Par la suite la Fraternité Fénienne perdit de son influence jusqu'à disparaître dans les années 1880.

Elle allait être remplacée dans les années 1870, en tant que correspondante de la Fraternité Républicaine Irlandaise, par une organisation du nom de Clan Na Gael (le Clan des Gaëls).

   

Celle-ci allait récolter des fonds, le "Skirmishing Fund" ("Fonds pour la Guérilla"), lancé par des souscriptions dans la publication new-yorkaise "The United Irishman" de O'Donovan Rossa, un Fénien des plus radicaux.

Elle allait servir de base arrière à l'activité non la plus importante mais la plus spectaculaire des indépendantistes, à savoir le terrorisme (Nobel venait d'inventer la dynamite). Elle fut notamment réputée être derrière la campagne de dynamitage dans les grandes villes anglaises de 1881 à 1885, en particulier lorsque son aile la plus radicale dite "Le Triangle" prit les commandes.

   

Ceci fut à l'origine de tensions entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, celle-ci leur reprochant leur manque de coopération dans la lutte anti-terroriste, et les Etats-Unis s'émouvant des citoyens américains d'origine irlandaise emprisonnés en Grande-Bretagne pour suspicion de terrorisme. La Grande-Bretagne avait suspendu l'"habeas corpus" en Irlande en 1881, comme elle l'avait déjà fait en 1866 dans un contexte analogue, et pouvait donc y prolonger des détentions sur simple suspicion.

La position des Etats-Unis reposait sur l'insuffisance selon eux des preuves, sur leurs différentes libertés constitutionnelles, non contrebalancées à l'époque par des outils juridiques adéquats face à ce nouveau terrorisme international, et aussi sur une prudence envers des mesures qui pourraient sembler anti-irlandaises, car le vote irlandais n'était pas négligeable aux Etats-Unis. Sans compter peut-être la crainte de représailles explosives sur le territoire américain. Et peut-être aussi pour certains avec le sentiment que c'est la mauvaise conduite de la Grande-Bretagne, nation colonialiste, en Irlande, qui entretenait les troubles.

 

Signalons aussi enfin que dans les années 1880 à New York, rien moins qu'un sous-marin vit le jour, le "Fenian Ram" (le Bélier Fénien), conçu par le sympathisant John Holland grâce au "Skirmishing Fund", qui avait vocation à attaquer les navires britanniques, mais qui fut mis à l'écart suite à des querelles intestines.

 

 
L'INTÉGRATION

 

- Les syndicats


Les Irlandais, nombreux dans le milieu du travail non qualifié, se sont petit à petit organisés pour former des syndicats.

En  1879, Terence Powderly, fils d'immigrés irlandais et franc-maçon, a été élu à la tête des Knights of Labor, premier syndicat américain, d'inspiration franc-maçonne, fondé en 1869 par Uriah Smith Stephens.

 

Il y resta jusqu'en 1893. Sous son mandat, le mouvement regroupa plus de 710 000 membres.

En 1886,  Sam Gompers, juif d'origine britannique, et P.J. McGuire, irlando-américain catholique de deuxième génération co-fondèrent l'American Federation of Labor (AFL) à partir de la Federation of Organized Trades and Labor Unions créée en 1881. Gompers fut élu président et McGuire, qui allait être une des figures dominantes des trois premières décennies de l'AFL, secrétaire. Aux alentours de 1910, près de la moitié des 110 syndicats membres étaient dirigés par des natifs d'Irlande ou des Irlando-américains.

  

- La politique

   

Les Irlandais s'engagèrent dans la politique dans le camp des Démocrates.

Les Irlandais s'impliquèrent précocément dans l'appareil new-yorkais du parti Démocrate, le "Tammany Hall" (du nom d'un chef indien delaware). Ils en prirent même la tête pour 30 ans à partir de 1871 avec John Kelly puis Richard Croker.

William R. Grace devint en 1880 le premier maire irlandais catholique de  New York. Et 4 ans plus tard, Hugh O'Brien le premier maire irlandais catholique de Boston.

Les Irlandais allaient dominer les appareils politiques de nombreuses grandes villes américaines.

  

- L'ascension sociale

   

Les nouvelles générations d'Irlandais ont petit à petit accédé à la classe moyenne.

A partir des années 1850-1860, on vit de plus en plus d'Irlandais policiers ou pompiers à New York et à Boston.

A la fin du XIXème siècle, l'intégration des Irlandais était conclue.

    

- Les derniers stéréotypes

 

Cependant, les stéréotypes sur les Irlando-Américains furent alimentés jusqu'aux années 1880 par d'une part leurs accointances clientélistes avec les Démocrates, notamment à New York (le fameux Tammany Hall et sa réputation de corruption), et d'autre part leurs liens avec le terrorisme anti-britannique.

 

Deux fameux magazines satiriques en témoignent, le "Harper's Weekly" fondé en 1857, avec notamment le dessinateur Thomas Nast qui y contribua de 1862 à 1886 (il a notamment popularisé le Père Noël, l'Âne Démocrate ou l'Éléphant Républicain), et "Puck", dont l'édition anglophone (il avait commencé par des éditions germanophones) new-yorkaise est fondée en 1877, avec notamment Joseph Keppler, son fondateur, ou des dessinateurs comme Frederick Burr Opper, de 1880 à 1898. Notons en passant que les caricaturistes anti-irlandais et anti-catholiques sus-nommés étaient d'origine germanique.

 

Les dessins anti-irlandais de ces revues s'inspirèrent parfois très directement des dessins anti-irlandais du magazine britannique "Punch". Le magazine "Punch", fondé en 1841, d'ailleurs à l'origine du mot "cartoon" désignant un dessin humoristique, s'inscrivait dans la tradition anti-irlandaise des Anglais, en fait plus précisément anti-indépendantiste, les indépendantistes étant représentés comme de dangereux terroristes. On y trouve des dessinateurs comme John Leech, qui y fit des caricatures de 1841 to 1861, ou John Tenniel (l'illustrateur de Lewis Carroll) de 1850 à 1901.

 

- En 1961, JF Kennedy sera le premier président d'origine irlandaise catholique des Etats-Unis. Un des points qu'on allait retenir de son mandat est son soutien au mouvement des Droits Civiques des Afro-Américains, ce qui est bien la moindre des réparations de la part d'un Irlando-Américain catholique romain, qui plus est comme il se doit... du parti Démocrate.

 

 

CONCLUSION 

 

Les Etats-Unis se sont toujours voulus une nation d'accueil et d'assimilation (tout comme la France), mais on voit que les choses sont loin d'avoir été aussi simples, même vis à vis d'autres Européens de religion chrétienne. L'intégration de nouvelles populations n'est jamais évidente, tant il est vrai qu'on retrouve à l'échelon des nations la même contradiction qui existe chez les individus entre hospitalité et méfiance, voire rejet.

   

La perspective historique à laquelle nous nous sommes livrés ne vise pas à donner dans l'angélisme. Il y a certes parmi les populations de culture musulmane en France une petite proportion qui mériterait pour diverses raisons d'être éjectée avec notre pied aux fesses ou sévèrement encadrée. De même qu'il existait probablement une fraction des populations de culture catholique dans l'Amérique du XIXème siècle qui méritait le même sort .

   

Mais cette perspective vise à inciter au relativisme. Il n'y a rien ni d'exceptionnel ni d'insurmontable aux tensions réciproques que nous pouvons observer actuellement, tous les hommes se caractérisent par leur exceptionnelle capacité d'adaptation, surtout sur plusieurs générations.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Paul - dans Un peu de sérieux
commenter cet article

commentaires

CORINNE JEANSON 21/10/2012 12:32


bonjour, je lis en parallèle (façon internet) votre analyse sur l'immigration irlandaise ! cet article m'impressionne, mais je ne sais pas qui vous êtes, j'ai fait quelques études à l'université,
j'ai surtout appris qu'on devait vérifier ses sources... bref,  le parallèle avec cette vision des immigrés catho/musulmants me parait un bon angle d'analyse; si seulement ça
pouvait faire bouger nos perceptions de la réalité... merci de votre réponse