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10 février 2007 6 10 /02 /février /2007 03:15

 
Nous entendons souvent dire, de nos jours en France, que les populations musulmanes immigrées ou d'origine immigrée récente sont inintégrables.
 
Il est intéressant de faire un parallèle avec les difficultés qu'a rencontrées la population irlandaise immigrée ou d'origine immigrée récente aux Etats-Unis durant le XIXème siècle.
C'est un aspect de l'histoire des Etats-Unis particulièrement mal connue des Français (pour tout dire, nous ne connaissons foutre rien de l'histoire de ce pays).

Les points communs sautent d'emblée aux yeux :

- c'était une immigration essentiellement économique ;
- les Américains "de souche" étaient des descendants de Britanniques, les colonisateurs de l'Irlande, et conservaient de forts préjugés envers les Irlandais ;

- la religion des immigrés différait de celle(s) du pays d'accueil, l'immigration irlandaise au XIXème siècle en Amérique étant catholique dans sa très grande majorité.
 

Nous allons voir que les ressemblances avec les configurations, les rumeurs, les conflits, les enjeux, les acteurs politiques et sociaux de l'actuelle opposition entre chrétiens et musulmans peuvent donner à réfléchir.


INTRO

L'immigration irlandaise catholique aux USA a commencé à être importante à partir de 1815, dans un contexte d'oppression économique, politique et religieuse, de rareté des terres disponibles et surtout de pauvreté générale du niveau de vie.

Rappelons qu'au XIXème siècle l'Irlande faisait partie du Royaume Uni et qu'elle n'avait pas encore été partagée en deux. Les Irlandais restaient traditionnellement catholiques, mais les terres et le pouvoir politique étaient aux mains des Protestants issus des colons Britanniques.

On avance qu'entre 1820 et 1860, les Irlandais constituèrent plus du tiers des immigrants aux Etats-Unis. Dans les années 1840, ils en constituèrent presque la moitié suite à la Grande Famine (1845-1849).

La plus grande partie des autres immigrants était constituée de population germanique (Allemagne, Autriche, Prusse), dont peut-être un tiers était quant à elle catholique. Elle a pu faire également l'objet d'une hostilité de la part des Américains "de souche", mais nettement moins ciblée qu'envers les Irlandais, lesquels ont en quelque sorte importé avec eux la stigmatisation dont ils faisaient l'objet de la part des Anglais. Egalement motivé par la pauvreté, ce mouvement de population a aussi comporté après l'échec des révolutions de 1848 des émigrés politiques.

L'immigration s'est diversifiée à partir des années 1880, à l'époque des "migrations de masse", avec une immigration provenant surtout d'Europe méridionale et orientale, et donc de nouvelles populations catholiques (Ritals, Polaks...).

Les Irlandais se sont principalement installés dans le Nord-Est des EU, (le New York et la Nouvelle Angleterre, qui comprenait 6 Etats), et ont notamment investi les grandes villes (Boston, Philadelphie, New York...).

Ils travaillaient dans les métiers manuels ou de service sans qualification, parfois rudes comme l'exploitation des mines ou la construction de chemins de fer. Les femmes travaillaient comme domestiques ou dans la couture.


RACISME ANTI-IRLANDAIS

Les Irlandais se sont heurtés à une violente opposition de la part des protestants "de souche", dès les années 1830 et surtout à partir de l'immigration irlandaise catholique massive des années 1840.

Cette population était composée surtout de paysans sans compétence, aux traditions bien enracinées et au fort accent, dont pour beaucoup la première langue était un des dialectes gaéliques irlandais.

Ils vivaient dans des quartiers pauvres surpeuplés (comme le Five Points district de New York mythifié par le film de Scorcese "Gangs of New York") et faisaient partie des couches les plus défavorisées économiquement.

Ils étaient considérés par les Américains de souche comme une plèbe inintégrable à la mentalité archaïque mettant en péril l'idéal républicain, composée d'ivrognes paresseux, violents, délinquants, venant générer pauvreté et désordres sociaux soit en piquant les emplois par le travail à bas prix, soit en propageant la délinquance et le crime.

 

 

                                                                                                                                                                                                           
Les "Paddys" (pour les Irlandais) et les "Bridgets" ou "Biddys" (pour les Irlandaises), surnoms donnés par dérision en référence à des prénoms répandus dans leur communauté (Patrick et Bridget), étaient même dotés par les plus fameux cartoonistes anglais et américains de caractéristiques physiques qui les identifiaient quasiment sur le mode racial, les hommes ayant quelque chose de simiesque, avec le front bas, un petit nez camus ou retroussé, un espace naso-labial long et bombé (cf par exemple les cartoons de la partie [
2b]) et les femmes ayant les traits grossiers et les membres épais. Ils étaient en somme confinés au rôle de "white negroes", ce qui, nous allons le voir plus loin, contribua à les opposer aux Noirs au lieu de les en rapprocher. Les "blagues irlandaises" ("irish jokes", comme il y a les "blagues belges" ou les "blagues sur les blondes") n'étaient pas à l'époque inoffensives comme elles le sont devenues.

Il
s étaient également volontiers perçus comme une cinquième colonne, en collusion avec le clergé catholique fait d'espions de Rome et d'agents des puissances despotiques européennes, menace pour et l'identité américaine et l'intégrité républicaine (cf chapitre suivant).

La discrimination dont les Irlandais faisaient l'objet à partir des années 1840 fut symbolisée par la mention (historiquement contestée, mais en tout cas entrée dans la mémoire collective) ajoutée sur les affiches ou les petites annonces proposant des emplois " No Irish Need Apply" ("il est inutile aux Irlandais de postuler"), et l'acronyme NINA devint le symbole de la xénophobie anti-irlandaise. En 1862, juste avant l'émeute de New York (cf + loin), une chanson satirique portant ce titre devint un succès populaire.


ANTI-CATHOLICISME

 

A partir des années 1830, s'exprimera un violent sentiment anti-catholique, la religion papiste étant non sans quelque raison considérée comme obscurantiste, rétrograde, hégémoniste, autoritaire, intolérante, intrusive, et complice des régimes despotiques européens.

Tant que les Etats d'Amérique étaient une colonie britannique, l'immigration de Catholiques romains, et tout particulièrement de membres du clergé, était explicitement prohibée. Ce n'est que lorsqu'ils se sont libérés de la couronne britannique (déclaration d'indépendance en 1776, et surtout victoire de la guerre d'indépendance -grâce aux Français- en1783) que l'immigration devint petit à petit mélangée. Mais les tensions envers Eglise catholique romaine et Eglises protestantes restaient présentes, la première affichant avec intransigeance son
hostilité à l'égard de celles-ci (le Concile Vatican II n'était pas encore passé par là).

Le clergé catholique était tout particulièrement soupçonné de trahison envers les valeurs républicaines et d'allégeance à Rome. Il faut dire qu'à l'époque l'Eglise romaine était en collusion complète avec les souverains européens.

Le sentiment anticatholique prendra donc différentes formes pouvant s'associer : animosité s'apparentant à la xénophobie de la part d'anglo-saxons protestants de base, querelles dogmatiques ou liturgiques de la part de pasteurs, élaborations conspirationnistes de la part d'intellectuels.

Des nombreuses églises et bâtiments catholiques furent dégradés ou attaqués par des anti-catholiques. Comme en 1834 le Couvent des Ursulines du Mont Benoît à Charlestown, près de Boston dans le Massachusetts, mis à sac et incendié après que des rumeurs aient couru que les religieuses étaient kidnappées, converties de force, retenues contre leur gré, abusées ou éliminées.

En Pennsylvanie, les tensions entre majorité protestante et minorité catholique étaient importantes. En 1838, une loi imposa la lecture de l'édition protestante de la bible à l'école. La tension continua à monter. Et entre mai et juillet 1844, à Philadelphie et dans sa banlieue, suite à une polémique à Kensington (banlieue) entre Nativistes protestants et Irlandais catholiques sur cette question, les Nativistes agressèrent les Irlandais, brûlèrent leurs maisons ainsi que plusieurs églises.

Les années 1830 et 1840 virent fleurir :

- Des livres anti-catholiques sensationnalistes. Comme "Six mois dans un couvent" (1835), écrit par une ex-novice du Couvent des Ursulines de Charleston, Rebecca Reed, qui décrivait les contraintes et les sévices subis par les jeunes filles, et dont la circulation du manuscrit les années précédant sa publication auraient contribué à la mise à sac du Couvent en 1834 (cf + haut). Ou comme "Les effroyables révélations de Maria Monk" (1836), censé avoir été écrit par une ex-nonne dénonçant les maltraitances et les abus sexuels dont les religieuses étaient victimes dans un couvent de Montréal, les enfants du péché étant naturellement étranglés et jetés dans une carrière.

- Des ouvrages anti-immigrationnistes imprégnés de considérations conspirationnistes. Comme "Conspiration étrangère contre les libertés des USA" (1835) et "Dangers imminents pour les institutions libres des USA de la part de l'immigration étrangère" (1835), de Samuel Morse (oui, l'inventeur du télégraphe). Ou comme "Plaidoyer pour l'Ouest" (1835), de Lyman Beecher, pasteur presbytérien de l'Ohio, ouvrage dans lequel il invitait les Américains à s'installer vers l'Ouest avant que les papistes, dont il dénonçait les dangers, ne s'y mettent, montrant lui-même la direction en ayant quitté Boston pour Cincinnati (qui était quand même déjà une grande ville confortable).

- Des revues comme l'American Protestant Vindicator, organe de combat contre les papistes.

- Des associations confessionnelles, comme, au début des années 1840, l'American Protestant Association, qui se fixait pour objectif d'enrayer l'extension du catholicisme aux US.


NATIVISME

Cette montée xénophobe, anti-immigrationniste, anti-catholique au nom de l'identité anglo-saxonne protestante prit une forme plus politique avec le "nativisme". Ce mouvement identitaire nationaliste entendait défendre les Américains "de souche" (native). Le terme "native" à l'époque désignait bien sûr non pas les Indiens, mais les Anglo-saxons protestants tels que les descendants des colons rebelles.

Samuel Morse, qui à l'époque était connu pour ses talents de peintre (il n'avait pas encore inventé ni l'alphabet éponyme ni l'ancêtre d'Internet), avait en 1835 publié deux ouvrages alarmistes mentionnés plus haut. La même année était fondée la Native American Democratic Association. Il se présenta à l'élection du maire de New York en 1836 sous l'étiquette de ce mouvement (sans succès).

A partir du début des années 1840 les "Nativistes" (ie les Nationalistes) n'eurent de cesse d'appeler à mettre hors d'état de nuire la racaille irlandaise ("irish scum") sur le thème l'"Amérique aux Américains".

En 1843 l'American Republican Party vit le jour à New York, puis s'étendit aux Etats voisins en prenant le nom de Native American Party en 1845.

Le Native American Party prônait l'arrêt de l'immigration pour conserver les valeurs des Pères fondateurs de l'Amérique, l'allongement du délai de naturalisation, et la préférence nationale (protestante) avec exclusivité des postes électifs aux Américains de souche.

Le mouvement dit "Know Nothing" à cause de ses activités semi-clandestines est né à la fin des années 1840 de la réaction d'Américains déçus par l'inertie des deux partis traditionnels (à l'époque les Démocrates et les Whigs) quant à la lutte contre l'invasion et l'influence des immigrés catholiques irlandais et accessoirement allemands et la menace papiste. Il est associé à l'"Order of the Star Spangled Banner" (Ordre de la Bannière Etoilée), créé à New York en 1849. C'est le directeur de journal Horace Greeley qui popularisa le terme "Know Nothing" en 1853, faidant référence à ce que les membres de ce mouvement répondaient quand on les questionnait sur celui-ci "I know nothing".

Les succès électoraux croissants du mouvement le poussèrent à donner naissance en 1854 à l'"American Party", qui allait symboliser la lutte contre l'immigration catholique jusqu'à la fin des années 1850 dans le Nord-Est des Tazunis.

Précisons que les immigrés irlandais, dès qu'ils ont commencé à participer à la vie politique au XIXème siècle,  ont longtemps voté dans leur grande majorité Démocrate.

Rappelons par parenthèse que le Parti Républicain, plus récent, a été créé en 1854 pour s'opposer à l'influence politique des propriétaires d'esclaves des Etats du Sud, soutenus quant à eux par les Démocrates. Eh oui !

Le Parti Républicain allait entrer dans l'histoire avec l'élection d'Abraham Lincoln en 1860.


GUERRE DE SECESSION

En mars 1863, Abraham Lincoln en manque de soldats dans la guerre de Sécession qui durait depuis 2 ans, fit voter une loi l'autorisant à enrôler des soldats parmi les citoyens. Cette conscription, première de l'histoire des Etats-Unis qui avait fonctionné jusqu'alors sur le volontariat, était obligatoire (sur tirage au sort).

Deux mois plus tôt, en janvier, Lincoln avait promulgué la Proclamation de l'Emancipation, déclarant libres tous les esclaves du territoire confédéré en sécession (le Sud). L'Emancipation des Noirs devenait ainsi un enjeu majeur de la Guerre de Sécession.

Parmi les opposants à la guerre de Sécession et donc plus encore à la conscription obligatoire se trouvaient les immigrés irlandais pour les raisons suivantes :

- Les immigrés irlandais étaient de damnés racistes négrophobes. Probablement d'une part, paradoxalement, parce qu'ils faisaient l'objet du même ostracisme que les Afro-Américains de la part des Américains protestants de souche, et qu'ils tenaient à montrer qu'ils étaient des Blancs n'ayant rien à voir avec les Noirs. D'autre part parce qu'ils étaient en compétition économique avec eux pour les travaux sans qualification (dockers...), et encore plus depuis le début de la guerre, alors même que l'inflation liée à la guerre rendait la vie difficile. C'est un grand classique : le racisme se développe dans les situations de compétition.

- En combattant le Sud on allait libérer les Noirs, donc accroître leur concurrence déjà fort mal vue par les Irlandais sur le marché de la main d'oeuvre du New York et de la Nouvelle Angleterre.

- Nombre d'immigrés irlandais entre eux n'étaient pas encore naturalisés, et donc, n'ayant pas le droit de vote, trouvaient abusif de pouvoir être enrôlés d'autorité.

- On pouvait échapper au service soit en payant une somme de 300 $, soit en payant un remplaçant. Privilège donc réservé aux riches, surtout en ces temps d'inflation, et particulièrement mal vécu par les classes laborieuses.

- Les immigrés irlandais, venus chercher le "rêve américain", et qui n'avaient trouvé que misère, exploitation et xénophobie, étaient violemment déçus.

- L'Eglise catholique était pro-esclavagiste et anti-abolitionniste (ben oui, vous vous attendiez à quoi ?), pour la raison habituelle de l'Eglise que l'ordre établi vaut mieux que le désordre, et que de toutes façons les inégalités terrestres seront compensées par la vie éternelle. En Europe, à la même époque, le Magistère romain passait d'ailleurs son temps à pondre des textes condamnant ceux qui faisaient miroiter aux hommes de condition inférieure la possibilité d'une vie terrestre meilleure.

- Les immigrants irlandais votaient massivement Démocrates. Une bonne partie des Démocrates de l'Union (le Nord), forte minorité face à la majorité républicaine à la tête de laquelle était le président Lincoln, étaient pro-esclavagistes anti-abolitionniste, et anti-guerre, pour ne pas risquer de mettre en péril l'ordre économique des deux territoires. C'étaient les "Démocrates pour la Paix", partisans d'une solution négociée. Ils portaient en signe de reconnaissance un badge formé d'une pièce de cuivre représentant la Tête de la Liberté. Les Républicains en retour les surnommèrent les "Copperheads", du nom d'un serpent venimeux bien connu d'Amérique (le mocassin à tête cuivrée). A partir de début 1863, le terme Copperhead et le terme Démocrate devinrent synonymes, et les Démocrates l'assumèrent. Les "Démocrates pour la guerre" faisaient campagne et votaient quant à eux avec les Républicains.

Les Copperheads avaient de nombreux soutiens parmi les catholiques d'origine irlandaise des villes de l'Est, des villes industrielles et des villes minières, notamment les bassins houilliers de Pennsylvanie.

Il y eut des manifs contre la conscription dans de nombreuses villes du Nord, mais ce sont les émeutes de New York, ville acquise aux Démocrates, dont les immigrés irlandais furent les principaux acteurs, qui furent les plus violentes et les plus marquantes, voire selon certains qui furent les plus graves de l'histoire des Tazunis.

Du 13 au 16 juillet 1863, une cinquantaine de milliers d'émeutiers semèrent la terreur, une à plusieurs centaines de personnes furent tuées ou blessées, l'armée fédérale dut venir en renfort de la police, et la facture fut d'un million et demi de dollars de l'époque. Signalons que durant cette émeute, des bandes d'Irlandais incontrôlables s'en prirent aux Noirs, femmes et enfants compris (ainsi qu'à ceux qui prenaient leur parti). Les Noirs furent pourchassés, passés à tabac, lynchés, leurs biens saccagés. Le Colored Orphan Asylum, orphelinat pour enfants noirs, fut incendié. On retint le chiffre de onze Noirs tués.

 

L'avocat new yorkais George Templeton Strong, hérault des Nordistes, dont le "Journal personnel" décrivait depuis les années 1830 les immigrés catholiques comme des créatures immondes et bestiales, déclara après que les forces de l'ordre aient non sans mal maîtrisé les émeutes : "I would like to see war made on Irish scum".

On a dit aussi que c'est parmi les Irlandais catholiques que l'armée de l'Union avait souffert du plus grand nombre de désertions.
Bref, après que les Nordistes aient eu mis la pâtée aux Sudistes, et que ceux-là eussent imposé leurs idées à ceux-ci, l'image de marque des catholiques d'origine irlandaise n'est on s'en doute pas sortie grandie. Cependant, comme on le verra plus loin, d'autres conscrits d'origine irlandaise ont mis quant à eux à profit cette expérience militaire dans l'optique de la lutte armée pour la libération de l'Irlande de la tutelle anglaise.

  

Fin de la première partie, suite dans Concordance des temps [2b]

 

 

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Published by Jean-Paul - dans Un peu de sérieux
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